Un bocage à reconstruire
Entre 1950 et 2000, le bassin versant de l'Orne a perdu près de 60 % de son linéaire de haies. Le remembrement, la mécanisation et la pression foncière ont redessiné le paysage en profondeur. Ce mouvement s'est ralenti, parfois inversé — mais les cicatrices sont là, visibles dans les pentes érodées, les cours d'eau envasés, la biodiversité appauvrie.
Lors de nos entretiens, les acteurs du territoire ont été unanimes sur un point : la restauration des paysages n'est pas qu'une question esthétique ou environnementale. C'est une question économique et sociale. Un bocage en bon état produit de l'eau propre, régule le climat local, abrite les pollinisateurs dont dépend l'agriculture, et retient les habitants qui choisissent de s'installer là pour la qualité du cadre de vie.
L'eau comme révélateur
L'Orne prend sa source dans le Perche et traverse le bocage avant d'arriver à Caen, où elle alimente en eau potable plusieurs centaines de milliers d'habitants. Ce qui se passe en amont — dans les prairies, les talus, les fossés — conditionne directement la qualité de ce qui arrive en aval.
Les agriculteurs que nous avons rencontrés le savent mieux que quiconque : quand il pleut fort sur des parcelles sans haies, l'eau ruisselle, emporte la terre, charge les rivières de nitrates et de sédiments. La restauration du bocage est, de ce point de vue, une infrastructure aussi stratégique qu'un réseau d'assainissement.
« On a planté 4 kilomètres de haies en trois ans. Ce n'est pas de l'idéologie — c'est parce que mes vaches ont moins chaud en été, que mes prairies retiennent mieux l'eau, et que mon voisin capteur d'eau potable arrête de m'en vouloir. »
— Éleveur bovin, commune de Saint-Denis-de-VillenetteCe que font les acteurs du territoire
Plusieurs initiatives existent déjà sur le bassin versant. Bois Bocage Énergie accompagne les agriculteurs dans la plantation et la gestion durable des haies — avec un modèle économique qui transforme le bois de taille en énergie locale. Rhizome travaille à l'interface entre agriculture régénératrice et circuits courts alimentaires. Des collectivités ont lancé des programmes de renaturation des cours d'eau.
Ce qui manque, selon nos interlocuteurs : une coordination à l'échelle du bassin, un langage commun entre agriculteurs, collectivités et gestionnaires de l'eau, et des outils financiers capables de rémunérer les services rendus par un paysage en bonne santé — ce qu'on appelle les paiements pour services environnementaux.
Ce que nous retenons
La restauration des paysages ne se fera pas contre les agriculteurs. Elle ne se fera pas non plus sans eux. Les entretiens que nous avons menés montrent que la plupart des exploitants comprennent les enjeux — mais qu'ils ont besoin de trois choses : du temps pour adapter leurs pratiques, un accompagnement technique de qualité, et une rémunération juste pour les efforts consentis.
Colina peut jouer un rôle dans cette articulation — entre porteurs de projets de restauration, financeurs publics et privés, et communautés locales. Ce n'est pas un rôle de prescripteur : c'est un rôle de traducteur et de facilitateur entre des mondes qui se comprennent mal, et qui ont pourtant tout intérêt à avancer ensemble.